Avril.

Torres del Paine, Chili.

El Calafate. 

Calafate, ville touristique. Sa rue principale, impersonnelle, et son centre commercial de banlieue, rassurant, familier, petit rappel que le monde que je connais n’est pas si éloigné, sont ses seuls atouts. Sa raison d’être, le glacier Perito Moreno, à 70km, reste son principal intérêt. Se balader un peu en ville, admirer ses maisons pointues… 

El Calafate, Argentine.

Le lendemain, partir pour le Perito dans la nuit du petit matin, et voir, durant le trajet en bus, le soleil se lever sur ces étendues. Je suis émerveillé de tant d’espace, de cette lune pleine qui fait face au soleil levant, de ces lumières incroyables. Puis commencer à deviner le glacier, monstre imposant de plus de 5000 mètres de longueur, 70 mètres de hauteur visibles, et plus de 100mètres immergés, sa langue bleue s’étirant entre les montagnes. Ici le vent souffle, il fait froid. Les bourrasques sont violentes, glaçantes. Le froid «mordant» prend tout son sens. Néanmoins, l’excitation d’être face à ce géant nous fait presque oublier le froid. L’entendre gronder, craquer, sous la pression. Car ce glacier bouge, une bête de glace immense avançant de près de deux mètres par jour! Alors guetter le moment où un bloc de glace se détachera sous l’effet des forces en jeux. 

El Perito Moreno, Argentne.

Et, après lui avoir fait face, mettre les crampons, et se préparer à son ascension. Au même moment, entendre un craquement lourd résonner dans la montagne, et voir alors un bloque de plusieurs dizaines de mètres se détacher et s’enfoncer dans l’eau, nouvel iceberg qui rejoindra les autres et descendra le courant. Enfin l’escalader. Dunes bleutées, montagnes de glace. Un paysage à la fois familier et étrange, décalé; à se croire chez Alice au pays des merveilles. Puis, après avoir passé la journée dans ces heures bleues, ces couleurs froides, comme chaque jour depuis que je suis arrivé, voir le ciel du soir devenir rouge, intense, l’espace de quelques minutes. 


Puerto Natales. 

Au petit matin, prendre le bus en direction du Chili, les couleurs rouges intenses et noires du lever de soleil derrière les vitres. Passer la frontière argentine au milieu de nulle part, simple chaîne en travers de la route au milieu des collines desertes, et petit office de briques. Puis rouler plusieurs kilomètres et arriver au Chili, et soudain sentir les vestiges de la dictature: ce passage de douane sera le plus sérieux de ma vie. Le bus entier est vidé, des chiens seront utilisés pour chercher fruits, viandes, fromages et autres interdits au Chili. Tous nos sacs passeront aux rayons X, avant que nous puissions reprendre la route. Nombre de personnes se retrouveront à devoir laisser derrière elles diverses marchandises emportées pour la route… 

Arriver ensuite à Puerto Natales, point de départ pour le parque Torres del Paine. Petit port discret et étrange, s’étirant le long d’une pente douce. Admirer le panneau conseillant de montrer la colline en cas de tsunami… Rentrer finalement à l’hôtel, et préparer mon sac pour cinq jours de montagne intensifs. Finalement, aller au restaurant manger une assiette de mouton énorme, qui sera la bienvenue pour prendre des forces pour les prochains jours. Le lendemain, lever au petit matin, déjeuner en silence avec quelques autres, tous déjà concentrés sur ce qui nous attend. Une dernière vérification des sacs, puis nous partons vers 7h, en silence et dans le noir prendre notre bus… 


Torres del Paine.

Le bus nous dépose à l’entrée du parque au matin. Le soleil illumine les montagnes, et nous entrevoyons déjà les « Torres » illuminées, promesses de ce qui nous attend pour notre dernier jour de marche. Puis nous repartons, roulant dans la caillasse et la poussière, à admirer ce paysage qui laisse présager de l’immensité du parque. Nous prendrons ensuite un catamaran, contournant les montagnes, et nous permettant de rejoindre notre point de départ. Le paysage est grandiose, immense, beaux, et nous réalisons alors ce qui nous attends, dans l'adrénaline et l'exaltation! 

Torres del Paine, Chili.

Torres del Paine, Chili.

1er jour (18km): Le sac et ses 10 kilos pesant sur les épaules, commencer à marcher dans ce paysage sec, frais, ensoleillé, où se mélange végétation et glace, chaleur, iceberg, montagne et plaine. Commencer à s’émerveiller, chose qui ne s’arrêtera plus jusqu’à la fin. Se sentir bien, même si la tâche n’est pas facile. Tout est sauvage, et commencer à prendre le pli de ces échanges restreints lorsque l’on se croise et que l’on se laisse passer sur ces sentiers escarpés: « Hola, gracias ! ». Seuls mots qui seront échangés, mis à part quelques indications ou précisions lorsque nécessaires. Nous sommes là pour marcher, le reste se passe de commentaire. Se sentir bien, à la fois seul, serein, et rencontrer un ou une autre, juste assez pour savoir que nous sommes toujours au bon endroit, nous rassurer. Continuer, des heures durant. Puis découvrir le glacier grey, paysage immense et incroyable, soudain au détour d’un virage! 

Vers 16h, atteindre le refuge. Poser mes affaires, et continuer au nord, en direction du tour « O », actuellement fermé, et voir le glacier de plus près au coucher du soleil. Croiser les derniers randonneurs qui ont fait le tour complet. Traverser des ponts suspendus, à plus de 20 mètres de hauteurs, vertigineux! Simples ponts, tenus par quelques caillasses, aux dessus desquels on a rajouté quelques troncs, comme si cela allait changer quelque chose! Rassurant également de savoir que l'un d'eux s'est dernièrement effondré… Continuer, et voir ce paysage incroyable! 

Glacier Grey, Torres del Paine, Chili.

2ème jour (18km): Se lever à l’aube dans le froid, et voir les dégâts de la nuit. Les animaux sauvages ont mis à sac le campement. Sacs de nourriture pendus aux arbres pendent éventrés, comme des âmes déchirées, et les traces de farines dessinent à travers tout le campement le chemin parcouru par les malfaiteurs. Les commentaires iront de toute part selon l’expérience de chacun, des disputes éclateront, sous le stresse, la fatigue et le froid; le parque fait son chemin et commence à nous former… 

Retourner avec deux amis au glacier, puis reprendre la route en sens inverse, dans ce paysage toujours spectaculaire. La tâche est plus dure, je fatigue. Ayant pris le parti de faire le tour dans le sens inverse de la majorité, je croise ceux qui terminent leur tour. De simples regards échangés, sans mots, en disent long. 

Nous marchons, nous retrouvons à différentes étapes, au rythme de chacun. Nous mangeons sans nous arrêter, en marchant, une simple pause parfois le temps de remplir sa gourde vide lorsque nous croisons une rivières. Désormais, l’égo s’efface, et fait place à la fierté. Nous ne sommes plus là pour être les premiers, on laisse sa place sans rancoeur lorsqu’un plus rapide arrive. L’effort et l'émerveillement sont tels que l’important est d'être ici. Plus d’égo, juste la fierté partagée de l’avoir fait. Arriver vers 16h au débarcadère, poser mes affaires, et explorer les environs jusqu’au soir… 

Demain, la route sera longue. 

3ème jour (23km): Partir de nuit, à la frontale, il fait moins de 0°, la nature est givrée et l'eau gelée. Pourtant ne pas mettre de veste, la marche me réchauffera très vite, et le soleil se lèvera aussi, amenant ses 25°C. Moment intense, solitude, se sentir bien, juste voir deux autres lampes un peu plus loin, et le refuge encore endormi derrière. Voir le lever de soleil, intense! Et cette lumière et chaleur qui nous éblouit, si intense, alors que nous gelons à l’ombre. La brume, ces paysage, le givre. Arriver au premier campement, ou je pose mes affaires pour être plus léger. Commencer alors l’ascension de la Valle Francés, paysage magique, changeant, mélange de rouge, de blanc, de neige et de soleil, à entendre et voir les avalanches continues dévaler les parois nous entourants. Arriver à Britanico, point de vue incroyable, le temps de faire le plein de soleil, puis redescendre, reprendre mes affaires, et la route. 

Britanico, Torres del Paine, Chili.

Une semaine de déchets: ce que l'on amène à Torres, on le remporte avec soi.

Marcher de longues heures. Atteindre cet état d’esprit, où l’on marche par habitude. Par automatisme. Laisser sa pensée fatiguée. On pose un pied devant l'autre. On compte les pas: un, deux, trois… jusqu’à vingt. Parfois trente ou quarante. Lorsqu’il faut accélérer, le compte se fait plus court. On compte jusqu’à dix, et on recommence. Ce rythme à peine troublé par un «Holà, gracias.» losqu’un autre marcheur vous cède sa place sur le sentier. Ou le temps de prendre une photo. Puis le rythme revient: un, deux, trois… Parfois, dans l’inattention de la fatigue, on se surprendra à compter soixante-huit. Alors on reprendra le compte: un, deux, trois… 

Pour la première fois, sentir la fatigue, la lassitude, ne plus pouvoir de ne pas voir ce refuge arriver. Puis, au bord de l’eau, dans l'humidité et la lassitude, soudain y être. Poser ses affaires, et rester près du poêle pour se réchauffer… 

4ème jour (21km): Partir à nouveau à l’aube, et voir la brume sur le lac, magnifique de magie! Marcher dans ce paysage plus reposant, ensoleillé et plat, traverser des marécages, s'enfoncer dans la boue! Soudain, arriver à un croisement: monter vers les tours, ou redescendre vers l'entrée du parc. Voir ceux qui viennent d’arriver, ou ceux qui ne viennent que pour voir les Torres! Se sentir à part. Nous n’avons pas partagé la même chose. Arriver au refuge plus tôt que prévu, et la météo étant risquée pour le lendemain, je décide de pousser jusqu’aux tours, afin d’être sûr de les voir. La montée est extrême, fatigante, mais l’enjeux est beau! Nous ne seront pas beaucoup au sommet, tout le monde étant déjà redescendus. Alors retourner au refuge, où le générateur en panne nous laissera dans le noir et sans électricité pour la soirée. 

Los Cuernos, Torres del Paine, Chili.

5ème jour: (15km) Se lever à 5h, et comme planifié, monter vers les tours. À la frontale. Voir les lampes des autres déjà en route, dans la pente, partis d'un refuge plus haut. Le paysage est surprenant de nuit! Je suis heureux de l’avoir déjà parcouru, ce qui ne m’enpêche de m’égarer plusieurs fois. Je monte, rapide, le soleil se lève vers 8h. Je dépasse les autres dans la montée, je sais ce qui m’attend, et je suis plus expérimenté. Certains souffrent beaucoup. Et se retrouver seul à nouveau, continuer à monter dans le silence et la nuit. Puis atteindre les Torres. Nous serons 9 au sommet, chacun restant silencieux. Et soudain, grelottant, voir le soleil couler le long de la roche, comme de la crème, et illuminer les tours! Récompense de cinq jours de marche! Et moins d'une heure après, voir le soleil se voiler et les nuages arriver. J’aurais été chanceux, bénéficiant d'une météo extraordinaire jusqu’au dernier moment! Difficile de rêver mieux, je suis infiniment reconnaissant. Dans la décente, heureux, mélange de tristesse et de la satisfaction de terminer, je pense à ceux qui montent maintenant, et qui ne verront rien des tours… 

Arriver à l’hôtel de plaine, voir des chevaux traverser le jardin, magnifiques et libres, des rapaces, sentir cette exaltation que nous partageons tous, de l’avoir fait, et prendre la navette de retour. 

Las Torres, Torres del Paine, Chili.


El Chalten. 

Y arriver de nuit. Tout semble désert, noir, le vent souffle du sable et du froid à travers de larges avenues vides, c’est déprimant. Le seul ATM de la ville ne fonctionne pas, il est vide. Je trace jusqu’à l’hôtel, et me demande ce que je fais ici.

El Chaltén. Ses rues trop grandes et désertes, ses hôtels déjà fermés, son vent omniprésent. Se vent hostile à la vie. Ses chiens errants, ses chantiers au milieu de la ville. Une ville de pionniers, fondée il y a moins de trente ans. Une ville plus jeune que moi! J’imagine tous ces gens de mon âge, dont pas un seul n’est né ici. Cette ville qui commence à peine à se construire une identité. Et ces histoires impressionnantes de gens ayant tout quitté pour venir s’installer ici, au milieu de nulle part, et parti de rien. Sensation étrange, décalage. 

Randonnée au Fitz Roy. Le temps est froid, le vent toujours aussi violent; la Patagonie! Arrivé au pied du Fitz Roy, le dernier kilomètre nous prendra une heure. Arrivé au sommet, nous ne voyons rien, le sommet est couvert. Nous nous abritons sous les roches, tentant de gagner quelques minutes à ce vent hyper violent, mais après 10minutes, nous redescendons fatigués. Quelques bières et bons morceaux de viande nous remonterons le moral. 

Laguna Torre, El Chalten, Argentine.

Aujourd'hui, il fait grand beau. Le Fitz Roy domine la ville dans le soleil du matin. Partir à la Laguna Torre. En chemin, voir les condors. Paysage magnifique, mélange de rouge automnal et blanc, puis à la lagune, pousser plus haut, jusqu’à la neige! Seul! Un vent de folie où je peine à tenir debout!! Revenir, et vu le temps toujours clément, rejoindre l’autre treck et finalement voir le Fitz Roy dans toute sa splendeur!

Le lendemain, se balader, attendre mon bus de nuit pour le nord. Patienter au guichet plus de 15 minutes, un couple parlant au guichet. Choisir si l’on prendra une place devant la télévision dans le bus, alors que la file attends, et que certains touristes s’imaptientent et tapent du pieds. Oui, mais ici l’important n’est as l’efficacité, Ou devrais-je dire qu’elle n’est pas au même endroit. L’imporant ici est l’échange, le moment partagé. On parlera sans gène, on prendra le temps. Et finalement, le jourd’après, dans le bus, les écrans resterons éteints. Je prendrais la dernière place restante. Les transports étant désormais limités, plusieurs autres devront rester en ville. La RN40 m’attend de nouveau… 


Le bus. À nouveau. Les kilomètres de bitume s’écoulent sous les pneus, sur cette route définitivement droite. Tout semble immobile. Pas un bruit dans le bus, ce ciel immensément grand, et ce paysage immuable. On repères les voyageurs expérimentés: ils bougent peu, leurs gestes sont précis, ils sont organisés. Alors que tout le monde redoute ces longues heures de voyages, je les attends avec impatience. Enfin l’occasion d’écrire, de digérer ces moments intenses. 

Se sentir chaque jour émerveillé, reconnaissant. Se sentir comblé, heureux et serein. À sa place dans l’histoire de l’univers. Toucher les étoiles. Je ne pensais pas ainsi, ni pas aussi vite. Je vais essayer de les garder près de moi le plus longtemps possible! 

Décidément dédiée aux grandes étendues, ces montagnes sauvages, ce vent omniprésent que l’on retrouve à tout moment, comme un compagnon de voyage, qui vous accompagne par intermittence. Ces glaciers, immenses et majestueux. Cette nature brute. 

RN 40. Dans ce bus qui roule sans s’arrêter. Derrière les vitres embuées. Le même paysage sans fin, immuable. Ces étendues désolées, parcourues par le vent, tapissées de buissons rustiques. Et ce ciel immense, si proche et infini à la fois. 

Plus de 12h que l’on roule. 

La musique dans les oreille, isolé dans un monde de pensée, regarder les autres, chacun passer le temps à sa manière. Des couples qui dorment, enlacés les uns sur les autres, ceux qui regardent le paysage sans le voir, à travers des vitres où perle notre respiration, coulant le long des vitres. Voir ces corps essayant de bouger; un étirement, un bref changement de position. Ces bras tatoués. Une tête qui se tourne. Une cinquantaine de personne, et pourtant pas une parole. Fatigué par la nuit sur la route, et la perspective de celle encore à venir, chacun s’économise. 

On attends, simplement. Un bref regard par la fenêtre montre un paysage inchangé. On regardera à nouveau dans une heure ou deux, au prochain réveil, au prochain sursaut de conscience. On regardera aussi sa montre, pour laisser le bras retomber en éprouvant une courte déception. Le temps ne passe pas. Des gestes alors échangés, simples et directs, de cette solidarité qui se passe de commentaire: un biscuit offert, un chocolat, sans bruit, ou accompagné d’un simple «gracias.». 

Il m’aura fallu un mois pour arriver à trouver l’espace pour écrire. Pour me retrouver d’abord, pour se laisser à nouveau toucher par le monde. Et pour trouver un peu de cette solitude nécessaire aussi. Alors qu’en Europe il faut lutter pour rencontrer du monde, ici c’est l’inverse. Être seul devient un luxe. La vie est trop intense, trop partagée. Ici la solitude n’a pas de place, ou seule celle qui lui appartient vraiment: la solitude réelle, celle de l’homme loin de tout. 

Et là, soudain, au milieu du désert, au détour d’un virage, comme un mirage voir apparaître une ville. Quelques pâtés de maisons, pas grad chose, mais déjà un peu de civilisation. On va pouvoir se dégourdir les jambes, avec un peu de chance même s’offrir un café. Mais l’arrêt ne compte que le temps refaire le plein d’essence, et d’embarquer un ou l’autre passager. Et déjà la ville de disparaître, retrouver les plaines étendues et sauvages, entrecoupées par quelques lamas et troupeaux de moutons; la Patagonie. 


El Bolsón - D’une leçon de vie. 

Partir au petit matin, gants, bâtons, un petit sac avec appareil photo, et quelques vivre pour la journée. Une gourde que l’on remplira au fur et à mesure des rivières, une pomme, quelques fruits secs et des amendes. Au fur et à mesure de la montée, les couches manquante actuellement laisseront place à la douce chaleur de l’effort. 

Soudain, croiser deux de ces chiens errants, parfois agressifs. Prendre quelques cailloux; on se sait jamais. Ici, une morsure n’aurait pas les mêmes conséquences qu’en Europe. Ces deux là me feront la fête. Quelques minutes plus tard, marchant toujours accompagné de mes deux compagnons, mes doigts s’ouvriront d’eux-mêmes, laissant tomber les pierres au sol. De méfiance, je passe à l’acceptation. Mon sentier rejoindra la route dans 45 minutes environs; s’ils sont toujours là, il sera alors temps de les chasser. 

Je continue à monter, ils marchent quelques mètres devant. Ils m’attendent lorsque je ralenti. Ils semblent connaître le chemin, s’amusent. Mes deux compagnons m’amusent, mais plus le temps passe, plus cela m’inquiète. Ils n’ont clairement pas l’intention de me fausser compagnie. Je vais monter à plus de 2000m, dans la caillasse, et je me soucie pour eux. Plus en profondeur, et plus honnêtement, je me soucie pour moi. Me laissera t-ton passer avec ces chiens? Que faire s’il arrive quelque chose. Leur présence devient pesante. Quelque fois, ils disparaitront parfois des dizaines de minutes, et à mon désespoir, réapparaitront. Arrivé à la route, je suis résolu à m’en débarrasser. Une attitude menaçante, le plus jeune se décide à redescendre. Je fais mine alors de lancer quelques pierres au second. Je ne suis pas le premier à agir de la sorte, il avance donc un peu plus, à distance de sécurité, une cinquantaine de mètre devant. Impossible de faire quelque chose désormais, mon compagnon est décidé à m’accompagner que je le veuille ou non. Soit. Et le manège recommence. Nous marchons les deux. Régulièrement, il s’arrête, se retourne, vérifie que je monte toujours, m’attends, et repars lorsque je me rapproche trop. Il maintiendra cette distance tout au long, alors même que l’idée de m’en débarrasser est désormais superflue. J’espère juste ne pas avoir de problème. 

Arrivé au premier refuge, les gens s’amusent de ce chien qu’ils croient être le mien. Ces peurs qu’étaient les miennes se fracasse sur l’amusement des locaux. Oui, ici les choses ne sont pas grâves. Je regrette quelque peu mes fonctionnements. Pourtant, mon compagnon semble savoir que je ne m’arrêterait pas là. Il est déjà quelques mètre plus haut, sur le sentier qui monte au sommet. 2h de marche supplémentaires, après les 10km que nous avons déjà parcourus. Je m’inquiète pour lui, sincèrement cette fois si, mais je n’ai plus la moindre motivation à me séparer de lui. Il sait ce qu’il fait. Nous recommençons à monter. Le rythme se fait plus lent pour moi; il ralentira le sien. À tout moment, il gambadera, débusquera quelques oiseaux sauvages, ou simplement se retournera, regardera en arrière et m’attendra, immobile. Devenant à nouveau proches, je me mets à lui sourire, ce qu’il me gratifiera d’un joyeux battement de queue. Et bien, on dirait qu’il ne me tient pas trop rigueur. La montée continue, le terrain de plus en plus difficile. Il continue de suivre le sentier, je suis certain désormais que ce n’est pas la première fois qu’il fait ça. Il connait le chemin par coeur, parfois même des raccourcis que je serai heureux d’emprunter à sa suite. 

Le vent se lève, la terre laisse place à la caillasse. Je m’inquiète pour lui, mais il ne ralenti pas le rythme. Il ne faudra pas longtemps avant que nous atteignons la limite de la neige. Toujours devant, c’est lui qui trace ma voie. Je suis préparé, équipé, et le vent et le froid me mord. Je l’imagine, ses coussinets meurtris par la roche et la neige, mais il continue, mangeant un peu de neige pour étancher sa soif. Il s’arrêtera d’autant plus souvent que mon rythme est désormais très lent. Et se réjouira en me voyant repartir pour quelques mètres après chacune de mes pauses. La neige est désormais plus épaisse, il s’allongera dedans, et me regardera espiègle, me laissant à nouveau approcher. Je lui jette quelques boules de neige qu’il s’empresse d’attraper. Il nous aura fallu presque 6h, 2000m de dénivelé, mais nous sommes à nouveau copain. Je suis heureux, et regrette mes actes et pensées précédentes. Il ne m’a toujours voulu que du bien, il me montre sa loyauté, sa bonté, alors que j’ai cherché à me débarrasser de lui. J’en suis désolé. À la manière dont nous occidentaux pensons toujours d’abord à la méfiance. Je suis désolé. Un chien m’aura fait comprendre mon erreur, et appris peut-être une des plus belle leçon de vie.

"Ella" - Cerro Piltriquitrón, El Bolson, Argentine.

Nous repartons. Je ne pourrais m’empêcher de pleurer en continuant de montrer, « Ella » -je la prénomme ainsi- à mes côtés. Les derniers mètres, à la manière de ces vieux séniles, je me mettrais à lui parler. De fait, ce sera surtout un monologue, entrecoupé de quelques battements de queue; jamais, tout au long, il n’aura aboyé. Le sommet est proche, encore une vingtaine de minutes. Le vent est fort, le froid intense, le rythme lent. Je me concentre, Ella toujours devant. Un condor magnifique, immense nous survolera alors durant quelques minutes, cerclant à peine à une dizaine de mètres au dessus de nous. Je distingue très clairement sa tête et son col blanc. Et m'inquiète. Pour le chien d’abord, puis pour moi. De ces trois mètres d'envergure, s’il m’attaque il me fera tomber sans difficulté. Il n’en sera rien, et quelques instants plus tard, je verrais la tête de mon compagnon me regarder, assis devant moi, déjà au sommet. Nous y sommes. Là, seuls au monde, dans le vent et le froid, au sommet, seuls, admirant tous deux la vue. Moment intense, incroyable. Ella se mettra à la place qu’elle a l’habitude de prendre, et me fera alors la fête! J’essaie de retenir ses ardeurs; nous avons peu d’espace, et la prerspective bien qu’originale de mourir en montagne poussé par un chien ne me tente que moyemment.

"Ella" - Cerro Piltriquitrón, El Bolson, Argentine.

Après quelques minutes, le temps violent nous pousse à redescendre. Comme deux gamins, nous courront alors dans la neige, puis reprendront notre rythme, pareil à avant. Au fur et à mesure de la descente, les larmes aux yeux, ma gorge se nouera à la perspective de devoir se séparer. J’espère juste qu’elle ne m'obligera pas â être violent. Trois heures plus tard, nous arriverons au pied de la montagne, et aussi soudainement qu’il était apparu, mon compagnons disparaitra, ne me laissant que la frustration de ne pas avoir pu lui faire une dernière fois "la fête" qu’il mérite… 


San Carlos de Bariloche - D’une leçon d’humilité. 

Aujourd’hui, randonnée simple. 

Je passerai une partie de la matinée à visiter le centre ville. Quelques minutes suffiront. Puis je prends le bus pour les alentours magnifiques de Bariloche. Le soleil brille, cela fait du bien. Je comprend comment cette ville touristique doit être en pleine saison, l’été ou l’hiver. 

Un peu par hasard, je tomberais sur une colonie suisse! Je décide d’aller y faire un tour, mini village touristique, riche, fondé par des valaisans. Village isolé, on me prendra en stop pour m’y emmener. Après une gaufre à "Colonia Suiza", je m’apprête à monter au refuge Lopéz, un treck simple de 3h. Après ma journée d’hier, et sans matériel, je souhaite juste monter au refuge, puis redescendre, éventuellement par une boucle à un deuxième refuge. Arrivé au 1er refuge en moins de 2h, en forme, et le soleil toujours haut, je décide de pousser jusqu’au 2ème, à 1h de plus. Le sentier se fera alors déjà plus difficile, et j’activerais le pas. Arrivé en haut à 16h, je profite de la vue et m’apprête à redescendre. Je suis haut, et il est tard. Néanmoins, j’ai encore le temps et aucune difficulté ne s’est faites sentir jusque là. La carte sur mon téléphone m’indique une autre boucle pour redescendre, non indiquée sur la carte du parque. Plutôt que de redescendre sur mes pas, je décide de prendre celui-ci. Je n'aurais pas dû. 

Cerro López, Bariloche, Argentine.

Je longe la crête sur la caillasse, mais me retrouve très vite sans indication. Mes chaussures neuves s'écorchent. Les sentiers en Amérique du sud n’ont jamais été très sécures, mais là je suis surpris de la difficulté. Après presque 1h de marche, ne sachant si la carte est juste, et n'étant toujours pas redescendu, la lumière baissant, je décide de couper court, afin de rejoindre le niveau de la végétation, 200m plus bas. Alors, même au crépuscule, il me sera possible de continuer à avancer plus facilement. Le terrain est vraiment dangereux, à pic, glissant, avec des façades rocailleuses à escalader. 

Plus bas, les arbres feront place à des parois rocheuses, se terminant en récifs dans le lac. Il me sera impossible de rejoindre le bas par cette voie. Je décide alors de tirer à flanc de montagne, et tenter de rejoindre le « chemin » indiqué sur ma carte. Mais le flanc de montagne est coupé de rivières et de plaques rocheuses glissantes impossibles à traverser. Il me faut les contourner par le haut ou le bas, perdant beaucoup de temps. La fatigue et l’inquiètude se mêlant, mes décisions ne seront désormais plus les plus judicieuses. J’essaie d'avancer vite, au lieu de réfléchir calmement. À l’est, le paysage se découvre de la même manière que précédemment: des parois rocheuses impossibles à contourner, c’est une autre voie sans issue. Je décide alors de remonter au niveau de la caillasse, afin de rejoindre le sentier qui passe plus haut. 30min plus tard, trempé de sueur et dans la lumière décroissante du crépuscule, je me retrouve à nouveau coincé par un contrefort immense. Pourtant, je peux presque percevoir le replat sur lequel passe le sentier, presque accessible. Je ne pourrais m’empêcher d'éprouver frustration et exaspération. 

Dans un sursaut de fierté et d’inconscience, je tente d’escalader dans l’obscurité cette parois rocheuse. L’accès au "sentier" n’est qu’à 50m, et la parois semble accessible. Après un peu plus de 5 mètres d’escalade, la raison reprendra le dessus; je me résous à redescendre et à trouver un abri avec la faible luminosité persistante. 

Quelques minutes plus tard, je trouve un petit bosquets, trois arbres et un peu de mousse, suffisant pour m’éviter de glisser si je venais à m’endormir, et me protéger quelque peu du vent. Je m’installe tant bien que mal. Poussé par ma fierté, je me dis que je peu essayer encore une fois de rejoindre la « route » en longeant le flanc de montagne; après tout, le crépuscule persiste, je dois avoir encore une heure de faible luminosité devant moi; je pourrais peut-être encore y arriver. Trois mètres plus tard, le sol s’effacera sous mes pas, me laissant glisser sur quelques mètres. Je me rattraperai aux racines de mon bosquets, et écouterai les cailloux -sous mes pieds quelques instant auparavant- tomber durant plus de 30 secondes. Le coeur battant, résigné, j’aurais compris la leçon. Ces secondes auraient pu être mes dernières. Et mon orgueil définitivement vaincu, je me réinstalle cette fois-ci définitivement au milieu de mes trois arbustes. 

Contre toute attente, je n’ai pas peur.  Je n’ai plus d’autres options, je suis désormais résigné à passer la nuit ici. Il est désormais temps d’être efficace et de se préparer. Je sais quoi faire, l’important étant de passer la nuit le mieux possible; demain, au lever du jour, j’évaluerai ma situation et le moyen de reprendre le chemin. Il fait encore chaud, mais la nuit sera froide. Je suis trempé par l’effort, ce qui ne va pas aider. Je profite de la chaleur encore ambiante pour me déshabiller, aérer quelque peu mes habits, enlever la boue et les brindilles. Je n’ai rien mangé depuis midi, il est 21h. Je vais avoir besoin de calories pour la nuit, de même que pour la journée de demain. Je mange donc ce qui me reste, ne gardant qu’un peu de chocolat et d’eau pour le lendemain matin. Quelques sucres rapides et réconfortants qui seront sans doute les bienvenus demain matin. Je vérifie une dernière fois mon téléphone: aucun signal, la batterie à 18%. Je me résous à l’éteindre complètement; le peu de batterie restante sera primordial pour la journée de demain, pour me guider une fois ce satané sentier retrouvé. Je monte également le flash de mon appareil photo, et vérifie qu’il fonctionne. Si des secours me cherchent, je pourrais alors leur signaler ma position. 

Je me prépare alors à affronter la nuit. J’opte pour une position assise, en foetus, les jambe au plus près de mon corps, le sac en bandoulière pour ne pas le perdre dans mon sommeil, et posé sur mes cuisses. Je peux même poser ma tête dessus, ce qui n’est pas désagréable. Je passerai les bras sur les côté, tenant mes jambes à hauteur de mes chevilles. J’optimise au maximum mes vêtements pour la nuit: capuchons, gants, col. Je glisse ma veste à hauteur de mon nez, soufflant à l’intérieure; évitant ainsi de perdre la chaleur de ma respiration. Je descends la visière de ma veste, ne laissant qu’une faible partie de mon visage exposée. Je passerai alors quelques longues minutes à patiemment défaire les ourlets de mon pantalon, dans le noir, afin de laisser descendre ceux-ci plus bas sur mes chaussures. L’opération me prendra sans doute une petite heure, déjà ceci de gagné sur la nuit. 

Je ne peux rien faire, à peine bouger, et dormir semble compromis également. La nuit sera longue, j’en suis certain. Je n’ai pas peur, car je sais ce que je dois faire. Demain, les choses seront réglées. Je dois juste patienter cette nuit. Endurer cette nuit. Ce que je redoute, ce sont la pluie et les secours. J’espère qu’ils ne seront pas trop inquiets, et qu’ils ne partiront pas non plus ma recherche. Ne reste alors plus qu’à attendre. 

Les première partie de mon corps à souffrir seront les pieds. Trempés, ceux-ci seront vite froids. Plus tard, la morsure du froid fera place à une douleur régulière. Non plus une souffrance, mais comme une indication d’inconfort, ou de danger. Régulièrement, je tente de bouger mes orteils afin de vérifier que tout va bien. Il me faut parfois quelques secondes avant d’y arriver. Pour ce qui est des cuisses, cela est pus facile: je me masse vigoureusement avec les bras, ce qui a pour effet de distribuer une chaleur réconfortante. Je profite également de me masser les jambes régulièrement. Je vais en avoir fortement besoin demain, et la nuit que je passe les remplissent de courbatures. De plus, c’est toujours quelques minutes de gagnées. Le haut du corps ne pose pas de problème, je suis bien habillé. Je perd la notion du temps, mais je me force à ne pas vérifier l’heure qu’il est. Je sais que cela aura pour effet de ne faire paraitre le temps plus long encore. Le plus tard je regarderai l’heure qu'il est, le plus vite passera cette nuit. Je me mets à compter les secondes, ou mes respirations, comme une forme de méditation. Respirant dans ma veste, celle si se fera de plus en plus rapide, avant que je la calme en prenant quelques grandes inspirations à l’extérieur, puis recommencer. Las, je varierai parfois avec quelques jeux de têtes, calculs mentaux… 

Je me perd dans un état étrange, entre somnolence et réalité. Je rêve, tout en sachant mon esprit conscient et toujours en prise sur la réalité. On dirais que seul la moitié de mon cerveau dort. J’essaierai de m’allonger quelque peu pour dormir, mais le froid du sol et les crispations me réveilleront très vite. Je ne sais combien de temps j’ai fermé l’oeil, mais je sais que ce n’était pas suffisant pour avancer dans la nuit. 

Ce long cycle, rythme, continue. Encore. Et encore. 

Plus tard, je sens que nous avançons dans la nuit: la température a baissé. Elle sera au plus froid juste avant l’aube, c’est donc encourageant. Mais je ne parviens plus à me réchauffer. Les massage n’apportent plus de chaleur, et le haut du corps également montre des signes de refroidissement. Je me résous enfin à regarder l’heure: si nous sommes près de l’aube, il ne faudra que serrer les dents quelques minutes de plus. Si l’heure n’est guère avancée, il faudra changer de stratégie, il est évident que je ne pourrais passer encore de longues heures à ce rythme là; 3h25. Je ne peux m’empêcher de ressentir un peu de déception, j’imaginais avoir passé une heure de plus. 

Je me lève, me masse le corps, m’étire, ajuste mes vêtements, m’assouplis. Bref, de quoi passer le temps jusqu’à 4h, et alléger ce corps que je meurtri. L’aube devrait se faire sentir vers 6h, réchauffant gentiment l’atmosphpère et mon moral. Cela me laisse deux heures à attendre, c’est jouable. À nouveau, j’optimise chaque centimètre de ma position, mon habillement, et plonge dans une latence. Désormais, impatient, le temps sera d’autant plus long. Chaque minute s’éternise. D’autant plus long que mon versant ne sera réellement éclairé qu’à 7h45. Cette dernière heure sera la plus longue de toute. Fatigué, las, résolu à reprendre la route, je n’ai plus de patience. J’ai enduré cette nuit, je n’ai plus rien à prouver, et je veux reprendre la route. Afin de palier à ma frustration, je mange le chocolat restant, et la moitié de l’eau qu’il me reste, ajuste mes habits, et échauffe mes muscles endoloris. Un bref point de situation me confirme ce que je redoutais hier; à trop avoir descendu, j’ai passé sous un contrefort qui s’étends loin vers l’est. Impossible donc de le contourner, et je dois revenir sur mes pas. À flanc de colline, à la lumière du jour et l’esprit reposé et calme, il me faudra moins de 45min pour rejoindre la carte, sans trop de difficulté. Mais le sentier se montrera ensuite des plus difficile, avec des parois abruptes de 4 à 5 mètres, sans prises et assurances. Sans quelques kerns pour m’indiquer le chemin, jamais je n’aurais envisagé de passer des de tels endroits. Même en plein jour je ne comprends pas comment un tel chemin est envisageable. Il est des plus difficile, dangereux, et clairement impossible pour toute personne avec un sac un peu chargé ou sans un physique efficace. Je n’ai alors plus aucun regret pour ma nuit, jamais je n’aurais pu descendre un tel chemin à la nuit tombée. Il me faudra plus de 2h30 pour parcourir les 2km restants, et enfin rejoindre la civilisation. 


San Carlos de Bariloche, Argentine.

Le lendemain, prendre la fameuse route des 7 lacs. La météo est splendide pour la saison, pas de vent, un soleil parfait, et un ciel bleu! Depuis le début de mon voyage, j’ai une chance incroyable avec la météo. Rouler en minibus le long de ces paysages, s’arrêter à chaque lac, voir ces eaux immobiles être de parfait miroir! Si le paysage m’est quelque peu familier, Bariloche étant la « Petite Suisse » de l’Argentine, je suis tout de même émerveillé! C’est une journée bienvenue après la mésaventure de la veille.