Décembre.

Golkonda fort - Hyderabad, India.


kolkata. 

08.12 - VENDREDI, KOLKATA

Assis au bar du Broadway hotel. Je suis seul dans ce petit café repéré depuis la rue. L’Inde ne s’est pas fait attendre. Au check-in de Bangkok déjà, elle laissait prévoir une de ses facettes: quatre check-in, à 3h du matin, débordés, des indiens refaisant leurs sacs, ne comprenant pas pourquoi ils ne pouvaient pas emporter de bouteilles de vin dans leurs bagages à main, ou laisser des souvenirs délicats sans protection dans leurs bagages en soute. Mon e-visa également, qui demandera plusieurs vérifications… Plus tard, voir un indien cracher par terre, dans l’aéroport… 

Arriver ce matin à Kolkata, dans une demi-torpeur; je suis épuisé. La dizaine d’heures d’escale à Bangkok, à devoir sortir de l’aéroport et réenregistrer mes bagages au milieu de la nuit m’ont cassé. Ajouter à cela l’inquiétude de changer de pays. Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit. Et la fatigue se cumule aux nuits précédentes. 

Après avoir récupérer mes bagages, prendre un café. Enfin essayer; il me sera refusé. Le contraste avec le Myanmar et violent: le service est médiocre, brusque, ici on ne se soucie pas de l’autre de la même façon. Prendre le bus et traverser cette ville, résistant tant bien que mal à la somnolance afin de ne pas manquer mon arrêt. Arriver à l’Esplanade.

Kolkata - Kolkota, India.

Alors éclate l’Inde dans toute sa saveur, comme un fruit en pleine bouche! J’ai l’impression d’être projeté un siècle en arrière, dans ces rues brumeuses entourées de vieux bâtiments décrépis. Les taxis emplissent les rues avec leur look rétro. Et cette rue qui n’est en fait qu’une pièce supplémentaire de l’appartement, où l’on y fait sa lessive, on l’on s’y rase, et se coupe les cheveux. Où l’on s’y lave, prenant sa douche dans de petites bassines, où l’on lit le journal, assis sur un pas de porte. Voir un troupeau de moutons traverser une artère de la ville, au milieu de la circulation. Et des bandes de chiens errants qui se prélassent sur le bitume. Ces contrastes de richesses et de pauvreté, d’élégance et de misère. Et ce désintérêt de moi, non sans quelques sourires, qui me permet de photographier à loisir! 

Je sens les changements depuis le Myanmar. Les contacts sont plus violents. Cette extrême délicatesse a fait place à un contact franc, direct, brusque même. Efficace. On se bouscule sans gène où au Myanmar on se serait répandu en excuses. On sert sans autre forme de politesse, sans fioriture. 

Kolkata - Kolkota, India.

J'irais me balader en ville avant de retourner à l’hôtel, fatigué, et vouloir faire une sieste. Mon réveil ne sonnera pas, et je dormirai jusqu’à 21h. Ressortir, manger, et retourner me coucher. Cette sortie nocturne me montre un autre visage de la ville… 

Si la pauvreté est visible, elle est entourée d’une forme de joie. Voir ses enfants mendier dans la rue, et devant mon refus essaient en rigolant de m’empêcher de continuer de marcher, remettant devant moi et essayant de me repousser en arrière. Mais c’est surtout la nuit qu’elle montre son visage. Dès la nuit tombée, voir chacun se préparer à passer la nuit à l’endroit même où il était. Ce père et son fils qui dorment sur leur étale de vendeur. Ces familles qui dorment sur le trottoir, sur quelques matelas, la lessive séchant sur une grille voisine. Ces « chambres » aménagées à l’entrée d’un garage souterrain. Ou ces petites communautés, une vingtaine de personnes ici, installée sur le trottoir. Sans compter ceux qui dorment à même le sol, emballé dans une couverture… 

 

09.12 - SAMEDI, KOLKATA

Il pleut. Ce n’est pas de saison.
Cette première nuit, pour laquelle je me suis offert un hôtel d’une gamme supérieure à ce que je prend d’habitude, m’a tout de suite mis dans le bain: le service reste moyen; je n’ai pas de fenêtre; malgré de bonnes intentions, le personnel est brusque, rentre dans ma chambre sans avertissement. Mais il est temps de changer d’hôtel, pour quelque chose de plus abordable. Puis je passe le reste de la journée à écrire dans un café espagnol proche de mon hôtel. Dormir également… 

le lendemain, il pleut également. Passer la journée à écrire au café espagnol. M’organiser également. 

 

11.12 - LUNDI, KOLKATA

Matinée brumeuse, mais le soleil n’est pas loin. un climat parfait pour aller visiter le cimetière, des tombes datant de 1700. Y passer des heures… 

Cimetière écossais - Kolkota, India.

Je commence à percevoir ce bordel ambiant, de traffic, de klaxons… Sur le chemin du retour, voir un groupe de personnes pousser une voiture de police pour la faire démarrer… 

L’après-midi, visiter le centre de Mère Theresa. Y voir exposer son travail et sa tombe. Un moment fort, troublant aussi de voir son travail, son abnégation, et réaliser que c’est un idéal aux dessus de mes forces. Confrontant de devoir faire face à mon égoïsme… 

Au retour, des indiens me demande de poser avec eux en photos. Ce sera le début d'une longue série qui me poursuivra jusqu'à la fin… 

 

12.12 - MARDI, KOLKATA

À peine dehors que je me fais aborder par une famille de mendiants. Discuter avec eux plus d’une heure. Puis visiter le musée indien, endroit poétique, vieux, drôle. créatif. Y passer des heures. À nouveau je me sens stimulé, un endroit qui m’inspire, qui me convient. Je ressens une soif de découvertes, de connaissances… 

Musée Indien - Kolkota, India.

Musée Indien - Kolkota, India.

Vouloir acheter mon premier billet de train onlinemais la "simplicité" indienne refait sienne: créer un compte "étranger", mais je me vois l'accès refusé puisque je ne possède qu'un numéro de téléphone indien. Mon compte indien, lui, verra ma carte de crédit internationale refusée… Le tout avec un site internet qui bug régulièrement… 

Trois heures plus tard, me résoudre à passer par une agence… 

 

13.12 - MERCREDI, KOLKATA

Il fait grand beau. Visiter le mémorial Victoria. Le parc qui entoure le mémorial est immense, très beau, et cela fait du bien. Toujours devoir poser pour nombre de selfies avec les gens… Rester dans le parc. La fatigue du voyage se fait sentir, je perd ma motivation, et je préfère passer l'après-midi dans le parc plutôt que de visiter d’autres endroits. Il est temps de rentrer au pays… 

Victoria Memorial - Kolkata, India.

Depuis le parc, je vois une démonstration de l’armée, pas moins de 6 hélicoptères font des exercices, la populations les regardant, et quelques soldats les maintenant à distance avec des airs dangereux. Occasion que ne manqueront pas quelques enfants de saisir pour se moquer d’eux, et s’enfuir sous les menaces des soldats. 

Aller chercher mon billet de train, prendre un café, puis prendre la direction de la gare. Après une petite négociation sur le prix de la course, partir vers 18h30 pour 2km. Deux kilomètres qui me prendront 50 minutes! Le traffic est une horreur, dans une cacophonie de klaxons! Alors que je comptais avoir au moins 30min de marge, arriver 10 min avant le départ du train dans la gare, ce hall immense où se bouscule des milliers de personnes. Tous les sens en alerte, l'esprit focus, trouver les quais 5 min avant le départ et voir alors qu'ils s'étendent sur plus de 500 mètres! Ces trains sont immenses! Je finis par trouver mon wagon 2 minutes avant le départ, et le temps de poser mon sac sur ma couchette que le train démarre.

Perfect timing! 


Darjeeling. 

14.12 - JEUDI, DARJEELING

Se réveiller dans le train. Voilà longtemps que je n'avais pas aussi bien dormi. Arriver à NJP, et de suite sentir la fraicheur de l’air. Prendre un chai sur le quai, puis chercher les jeeps qui m'emmèneront à Darjeeling: 10 personnes entassées dans une jeep, pour plus de 3 heures de route… 

Prendre une douche. L’eau est fraîche, à peine tempérée. Je me demande si j’ai vraiment de l’eau chaude, et active le robinet d’eau froide. L’eau devient glacée. Soit, oui, j’ai bien de l’eau « chaude ». Prendre donc une douche rapide, vivifiante! Puis manger dans un restaurant tibétain, au pied de l’Himalaya! Et passer l'après-midi à boire un thé darjeeling, à lire, ce qui pourrait être extrêmement agréable s'ils ne laissaient pas les portent ouvertes… 

 

15.12 - JEUDI, DARJEELING

3h30. Réveil. Rejoindre le départ des taxis, arriver à 4h05. Patienter dans le taxi, la condensation rendant les vitres opaques. 4h45, la jeep est pleine (8 personnes, bien tassées), et nous prenons la direction de Tiger Hill, point de vue permettant de voir l’ensemble de sommets environnants. Le mont Kangchenjunga, troisième plus haut sommet au monde! Nous sommes chanceux, le ciel est clair, et la brume recouvre toute la pleine. Magnifique ambiance. 

Kangchenjunga - Darjeeling, India.

Et ces indiens, face au soleil levant, prenant des selfies ainsi, sans se retourner, avec comme décors le chantier de l’observatoire en construction, ou la foule présente. Chacun se bouscule, et parfois laisse la place pour prendre une image, un mélange de « chacun pour soi » et soudain de « prendre soin ». Dans cette cohue désorganisées, des centaines de jeeps qui klaxonnent pour faire leur chemin, sans aucune organisation logique, rejoindre la ville. Retourner manger dans ce restaurant tibétain, excellent! Découvrir les momos. Ensuite, rejoindre le monastère de l’autre côté de la vallée. J’y arriverais seul, le site est fermé. Un moine m’ouvre le monastère, et je serai seul, en compagnie de quelques bougies électriques, d’une photo du Dalai lama, et de quelques bouddhas… 

Les nuages et la brume entourent la colline, laissant parfois entrevoir la crête des montagnes environnantes, et masquant les niveaux plus bas. La ville semble ainsi suspendue dans le vide, le bas de la ville s’arrêtant soudain dans une marre de brouillard, à l’image de ces villes imaginaires, volant dans les nuages. 

Darjeeling - Darjeeling, India.

16.12 - JEUDI, DARJEELING

Se lever tôt, et faire le tour des agences pour réserver un trek. Elles seront toutes fermées (il est 10H!) sauf une, qui a - peut-être - une option pour moi, lundi ou mardi. 

Rejoindre Ross, et aller visiter le zoo (panda rouge, tigre du benghal, léopard des neige… ) et le centre d’escalade, qui retrace les diverses ascensions de l’Everest. C'est grisant et effrayant à la fois de suivre ces histoires, je suis partagé entre l'envie de le faire, et la peur du froid, de la souffrance… 

En sortant, je sens mon état baisser. Je commence à être malade, un refroidissement sans doute. Je décide de rentrer, me couche… 

Dans mon lit, sous mes deux grosses couvertures qui ne m’empêche pas de grelotter (mon shampoing a durci, presque gelé, ce qui donne un aperçu des températures) je réalise enfin ce qui guide mon voyage. Cette question que l’on m’avait posée il y a presqu’une année déjà trouve enfin une réponse évidente en regardant en arrière: « connecting the dots » comme le disait Steve Jobs. L’Argentine, Buenos Aires, Ushuaia, la Cordillère des Andes, Santiago, le salar de Uyuni, Potosi, la Paz, le lac Titicaca, le Pérou, Cuzco. Nasca, Lima, l’Amazone, la Colombie, Carthagène, Medellín, Madagascar, Bangkok, Kolkata, l’Himalaya… et d’autres encore à venir. Tous des lieux mythiques, des lieux qui marquent notre Histoire d’humain, des noms gravés dans ma mémoire d’enfant, des noms qui me faisaient rêver, aventureux, qui trouvent enfin un visage! 

À 18h, sortir manger une soupe dans un restaurant chic qui dispose d’une cheminée. Délicieuse… 
Et refaire le tour des agences. 

 

17.12 - DIMANCHE, DARJEELING

Réveil vers 8h30. Petit déjeuner léger, et retourner se coucher. Midi. Prendre finalement une douche. Elle sera moins froide que redoutée, bien que clairement pas chaude. L’occasion de se laver avant plusieurs jours de trek. 

Prendre soin de moi, dans des cafés tempérés. Je rêve d’un endroit chaud. Et je ne comprend pas, ces endroits où tout le monde est en veste, mais où on laisse les portes ouvertes; l’Inde. 

Thé Darjeeling - Darjeeling, India.

Puis, les complications. Vouloir confirmer mon trek pour le lendemain comme convenu la veille, mais l'agence est fermée. Courir dans les rues pour recharger ma carte sim et pouvoir les appeler. Confirmer mon trek, mais il s’avère que finalement aucun groupe ne part demain! Je commence à en avoir marre de ces complications! C’est la première foi que réserver un trek (ou simplement trouver une agence ouverte) est si compliqué. 

Ce n’est pas la première de mon voyage que des forces semblent me diriger vers une direction; ou m’empêcher d’en suivre une. Comme à chaque fois, je me demande si je ne devrais pas y céder, faire confiance au destin, à ce que la vie me réserve, plutôt que de lutter à contre-courant. Faire preuve d’humilité et de confiance. Mais le désir est plus grand: je VEUX voir l’Everest de mes yeux, et je refuse de quitter Darjeeling sans avoir tout essayé pour y arriver. 

Soit. Vérifier mes diverses possibilités… Refaire le tour des agences, faire différents appels téléphoniques. Finalement, l’éventuelle possibilité de rejoindre un groupe le lendemain s’offre à moi. J’en aurai la confirmation à 19h. Soulagement. Une énième fois, je défais et refais mon sac, pour n’emporter que le strict nécessaire: quelques sous-vêtements de rechange, passeport, appareil photo, trousse de secours, de quoi lutter contre le froid… Je le referais à nouveau à mon retour. 


SHANKAPHU. 

18.12 - LUNDI, DARJEELING

Arriver à l’agence à 8h30. Y laisser mon sac principal. Je voyagerais avec deux jeunes mexicains. Prendre différentes jeeps qui nous amènent à Mane Bhanjyang, où nous rencontrons notre guide. 

Après un thé pour se mettre en route, nous entamons la marche. Très vite, premier point de contrôle: nous entrons au Népal! Ce sera par la suite une succession de points de contrôles lors de postes militaires, alors que nous traversons la frontière à de multiple reprises. Notre route longeant parfaitement la frontière, nous nous amusons à la traverser à de multiple reprises, le Népal sur la gauche, l’Inde sur la droite, alors que nous nous dirigeons vers le nord. 

Shankaphu treck - Darjeeling, India.

Shankaphu treck - Darjeeling, India.

Nous traversons quelques monastères, et nous arrêtons dans de petits hameaux de montagne, rustiques, où nous prenons un thé chaud. La météo oscille entre soleil et brume, donnant à ce décors un air étrange qui lui va bien. La nature commence à montrer un autre visage, ces paysages arides, à l’herbe rase, jaunie, parsemée de quelques arbustes malmenés par le vent. Et dans le même temps, sentir cette humidité, la mousse envahissant les branches, comme des algues… étrange. 

La montée commence à être difficile, je ne suis toujours pas remis, et ne pourrais manger correctement. C’était peut-être une mauvaise idée de m’obstiner… J’ai l’impression que notre guide marche vite. Est-ce cela ou moi qui marche lentement? Je n’arrive pas à être objectif… Nous arriverons au refuge en début d’après-midi, et je dormirais jusqu’au soir. Mon état empire, et je vomirais juste avant le repas du soir. Impossible de manger quoique ce soit, retourner me coucher. Mes compagnons et mon guide prennent soin de moi. Seul et vulnérable, sans autre recours possible dans cet environnement dur et difficile, accepter leur aide n’est pas facile, mais est une grande leçon d’humilité, et me rappelle ce qu’est le fait de prendre soin

Je me réveil au milieu de la nuit, mal… 

 

19.12 - MARDI, SHANKAPHU

Réveil à 5h. Je vais un peu mieux. En silence, enfiler quelques couches supplémentaires; nous avons tous dormis habillés. Sortir. L’aube est déjà levée. Monter sur le plus haut point de vue, m’abriter du vent derrière une pierre taillée et patienter, m’habritant du froid autant que possible. Une quinzaine de minutes plus tard, le soleil émerge de la brume et éclaire les montagnes environnantes. Le ciel est dégagé, et je découvre alors la chaine de l’Himalaya, et le Khangchendzonga, troisième plus haut sommet au monde, que la lumière du soleil illumine lentement. Je suis là, seul, dans le vent et le froid, à admirer l’Himalaya. Magnifique! 

Rejoindre les autres au refuge, déjeuner: la nourriture passe; ce n’est pas parfait, mais ça ira pour l’instant. Et toujours cette vie rude, ramenée à l’essentiel: un feu de bois dans la cuisine, un baquet d’eau pour se laver. Alors que je porte plusieurs couches, gants, écharpes, mes hôtes sortent en sandales, pieds nus. Je suis frigorifié, mais les portes sont ouvertes: on ne lutte pas contre cette nature, on s’y est adapté; on l’accepte. 

Kangchenjunga, Shankaphu treck - Darjeeling, India.

Nous sommes chanceux, et le ciel est parfaitement clair, ensoleillé! Nous reprenons la marche, dans ces paysages arides, traversons de petits hameaux. Toujours, cette vie simple, difficile, primaire, que je porte en exemple et redoute à la fois. Elle porte en elle ce qui me ramène à ce que je suis, et m’éloigne d’une partie de ce que je veux être. Retrouver la base, la simplicité, et perdre la sophistication, la complexité, le raffinement… 

Soudain, au détour d’un carrefour, notre guide nous arrête: un sentier part sur la gauche: c’est le chemin pour Katmandou, 3 jours de marche… 

Marcher. Je trouve le pas rapide, je suis en difficulté. Toujours cette végétation étrange, une végétation à l’image de la vie ici, rude, rhododendrons, épineux, mousses, un mélange de montagne et d’humidité, que je n’avais encore jamais vu nul part ailleurs. Comme chaque jour, l’après-midi amène son quotas de nébulosité, nuages et brouillard font leur apparition lentement. Commence alors une lente course où nous marchons sous le soleil, le ciel bleu au dessus, les nuages au dessous, faisant des pauses et soudain reprenons la marche lorsque nous sentons la nébulosité nous rattraper, l’humidité et la brume nous enveloppant. Continuer ainsi à monter. Soudain, découvrir la mer de brouillard qui s’étend à nos pieds, magnifique! 

Kangchenjunga, Shankaphu treck - Darjeeling, India.

Continuer à monter, avec peine. Vomir à nouveau. Puis, vers 16h, atteindre notre but: Sandakphu. Refuge à 3600 mètres, plus haut point de l’Ouest Benghal. Et là, enfin, le découvrir: l’Everest! À plus de 8’000 mètres, le plus haut sommet du monde! Admirer alors le soleil se couchant sur une mer de nuage, et de l’autre côté, l’Everest et le Khangchendzonga. 

Retourner à la cantine, où nous nous retrouvons tous autour du poêle, seul point tempéré de l’auberge. Je somnole dans une couverture, avant de manger un peu de riz et d’aller me coucher. 

L'Everest (plus haut sommet au monde), Shankaphu treck - Darjeeling, India.

Kangchenjunga (troisième plus haut sommet au monde), Shankaphu treck - Darjeeling, India.

20.12 - MERCREDI, SHANKAPHU

Réveil à 5h30. La chambre est froide. Sortir des couvertures, et sentir la rudesse de la réalité. Les habits avec lesquels j’ai dormi gardent encore un peu de la chaleur de la nuit. Enfiler mes chaussures, me laver le visage et me brosser les dent. Rien de plus. Sortir. 

Rejoindre le point de vue de la veille, cette fois-ci pour voir le lever de soleil. À nouveau, je ne peux qu’être reconnaissant, la météo étant excellente! Je vois cet Everest que j’étais venu chercher, le soleil l’illuminant lentement. Mais notre guide qui me paraissant stressant l’est d’autant plus ce matin, et me presse de partir; nous avons 22km à parcourir jusqu’à notre point de rendez-vous, et les dernières jeeps pouvant nous ramener à Darjeeling partent à 12h. 

Dans un demi sommeil, partagé entre l’envie de m’absorber dans moment de rêve, et ma conscience de la réalité et de nos impératifs, je précipiterai à contrecoeur ce moment pour rejoindre le guide et me préparer au départ. Je le fais pour faire face à nos impératifs, soucieux de ne pas m’opposer aux plans de notre guide, mais à mon détriment. Pourtant cet instant est ce que je suis venu chercher ici, je souhaite ardemment le prolonger, persuadé que cela ne mettra pas les projets du guide en échec. Un arrachement. En descendant, presque au pas de course, la colère se fait de plus en plus forte, profonde: je suis venu contempler ces montagnes, et nous les traversons sans même en profiter, à toute vitesse! Se mélange alors dans ma tête les notions de colère, de courage, de loyauté, d’abnégation, alors que nous descendons sans un mot. Cette colère est profonde, me fait grandir, et je réalise que je mérite cette colère que je ressens envers notre guide: j’aurais du rester. J’aurais du m’opposer à ce départ rapide, sereinement, pour une fois me battre en mon nom, et non me soucier du besoin des autres. La descente se fait dans un mélange de prises de conscience, de sentiments en montagnes russes, de grande intensité, à l’image de ces sommets majestueux qui nous entourent. 

Ce départ me laisse un goût d’inachevé. 

En descendant, voir ce contraste extrême qui me suit dans ce voyage, ce mélange des technologies: ces maisons sans eau chaude, où chacun se douche à l’extérieur, à l’aide d’un bassin d’eau froide, tout en ayant un smart phone à la mains. Étrange évolution… 

 

21.12 - JEUDI, DARJEELING

Au réveil, le soleil illumine la vallée. L’air est frais, mais agréable. Cette vue que je n’avais qu’imaginée ces jours passés se dévoile enfin, plus vaste, étendue encore que je ne l’avais imaginée. magnifique. L’ambiance est très différente sous le soleil, et cette ville d’altitude, rude, froide, et parfois étrange, trouble, sous la brume, montre soudain un visage agréable, accueillant, que je celui connaissait pas. 

Prendre la direction de « Happy Valley », usine de production du fameux thé Darjeeling. Marcher dans ces plantations de thé, sous le soleil, me comble déjà. La vue est belle, la nature aussi, et le calme règne. Je me sens bien, de ces états et ambiances qui me manquaient; je réalise combien la beauté, l’harmonie - qui font défaut à Darjeeling, du moins dans leur forme primaire - sont importants pour moi. Contempler cette nature équilibrée, soignée, me fait du bien. 

Plantation de thé (Darjeeling) - Darjeeling, India.

Visiter l’usine de production, et bien que la production soit à l’arrêt pour l’hiver, j’aurai droit à une explication de l’ensemble des processus. Pour la première fois, ces notions de thés noirs, thés verts, thés blancs ou oblong, et leurs différents raffinements, font enfin sens pour moi! Leur cueillette, leur préparation qui dépend plus que tout de la créativité, la minutie du processus. Tout ce que j’aime: une part de l’Histoire Humaine - le thé -, la comprendre, faire sens, de la créativité, de la finesse, de la rigueur, du potentiel, tout cet ensemble me galvanise, me fait rêver. J’imagine tout ce que je pourrais encore découvrir, apprendre, développer, affiner, tout ce potentiel au bout de mes mains. Je me voit soudain monter une entreprise de fabrication de thé. Un processus lent, prendre soin de cette nature, l’accompagner et s’en servir pour aller plus loin encore. Comme au musée Indien à Kolkotta, sentir soudain tous les futurs possibles, les potentiels s’ouvrir, et des rêves emplir mon corps entier. Me sentir bien. Garder précieusement ces instants en mémoire, comme bouée, comme phare, ou comme un ciel étoilé, pour me guider dans le voyage qui m’attend où je devrais diriger ma vie dans ma routine retrouvée, et qui s’annonce inexorablement… 

 

22.12 - VENDREDI, DARJEELING

Se préparer pour mon deuxième voyage en train. En vérifiant mon billet pris deux jours auparavant, je réalise que je suis en fait sur liste d’attente. Merci la clarté et simplicité indienne. Demander de l’aide à ma guesthouse, et rejoindre la station où j’achète finalement à prix fort un autre billet. Ma journée qui devait être calme se retrouve donc à nouveau sous stresse. 

Prendre une jeep de retour à 14h. Entassés à 12 dans la jeep, nous mettrons 4h pour descendre suite au traffic. Arrivé à la gare, le train est en retard, et sans aucune indication claire, ce sera une autre source de stresse avant d’être enfin certain d’être sur le bon quai… 


Kolkata. 

23.12 - SAMEDI, KOLKATA

Arriver à Kolkata avec 2h de retard. Je reviens à Kolkata pour rejoindre Marie, présente une semaine ici, et passer les fêtes en sa compagnie et des amis à elle. Arrivé à l'hôtel qu'ils m'ont réservé dans le sud de Kolkata: la chambre est superbe pour un standing indien. Rejoindre Marie dans un café à l'américaine du quartier, à vocation sociale et très agréable, le 8ème. Retrouvailles. Le soir rencontrer ses amis, un couple de pasteurs, et manger avec eux. Prashant est extraverti, démonstratif, part dans tous les sens! Sa femme, Sheela, tout le contraire: posée, terre à terre. Je me verrai donner un cour sur la façon de manger avec les mains, ma position ne semblant pas assez relâchée… après 30 ans à manger avec des couverts! 

 

24.12 - DIMANCHE, KOLKATA

Commencer la matinée au 8ème. Puis passer la journée à se balader en ville. Marcher sur Howrah bridge, et se balader dans les ruelles du marché aux fleurs. L'occasion de voir toute cette vie qui borde le fleuve, ces gens qui se lavent dans l'eau fraîche de la rivière, habillés… 

Howrah Bridge - Kolkata, India.

Flower market - Kolkata, India.

En fin d'après-midi rejoindre Park Street, grande avenue alors bondée pour les festivités! L'avenue est couverte de décorations de Noël, de guirlandes, de lumières. La foule se presse, chacun portant un chapeau de père Noël, ou des habits rouges et noirs. Surprenant et drôle ce contraste auxquels je ne suis pas habitué: des décorations de Noël alors qu'il fait 25 degrés, des bonnets de Noël sur des visages indiens… 

Rejoindre Prashant et Sheela pour manger avec eux avant de les accompagner au culte qu'ils animent à la Cathédrale St-Paul. Nous arrivons dans une ambiance des plus stressante: ils ne sont pas prêts, la nervosité est palpable, et nous retrouvons à manger seuls pendant qu'ils finissent de se préparer. Soit, sourire en coin, nous nous disons que finalement, Noël semble partout pareil… 
Puis partir pour le culte. La Cathédrale est magnifique, illuminée de bougies, et remplie de sécurité et de caméra: la raison? Mamata Banerjee, chief minister of West Bengal, assiste à la cérémonie. Accompagné de nos hôtes, nous passons à travers tous les portails de sécurité, et nous retrouvons dans le coeur de la cathédrale. L'ambiance est magnifique, chaque fidèle reçoit une bougie, alors que les lumières artificielles sont éteintes. C'est de toute beauté. Et je me retrouve ainsi, en baskets et vieux jeans troués, au milieu de la haute société de Kolkata! Une belle façon de passer les fêtes… 

Park Street - Kolkata, India.

Park Street - Kolkata, India.

St Paul's Cathedral - Kolkata, India.

25.12 - LUNDI, KOLKATA

Le 8ème est fermé; aujourd'hui est férié. Se balader dans les rues, prendre un chai dans une de ces petite tasse jetable en porcelaine. Rejoindre Prashant à 13h. Le 25 semble être moins festif, clairement une journée calme, mais plus symbolique que le 24. Nombre de gens nous souhaitent un Merry Christmas! Comme de coutume, passer la journée à table, à manger un magnifique Biryani. Puis sortir, manger dans un café chic, et se boire un whisky acheté dans la rue! 

 

26.12 - MARDI, KOLKATA

Prendre un dernier café au 8ème. Nous avions rendez-vous avec Prashant à 10h, mais je reçois un appel à 9h55: ils sont restés endormis. Nous les rejoignons plus tard, et nous retrouvons à préparer un shooting improvisé! Défilé de Saris, de lieux et de poses! Prashant et Sheela n'ont toujours pas de photo de mariage, c'est l'occasion d'y remédier! À 16h, départ, rejoindre la gare énorme de Howrah. Plus de 3 bâtiments, une trentaine de quais, et des milliers de voyageurs. Mais je suis déjà plus à l'aise, et je trouverais mon train sans encombre. 

Howrah Station - Kolkata, India.


Varanasi.

Le Gange - Varanasi, India.

27.12 - MERCREDI, VARANASI

Arrivée en train. La nuit a été difficile; mélange d'inconfort, de froid, de bruit. Je n'ai pu avoir une couchette surélevée, et me retrouve tassé avec d'autres au petit matin, à devoir partager mon banc à cinq… C'est aussi pour moi la découverte des indous en turbans dans le train, et des vaches dans la rue… 

Monter sur le toit de l'auberge. L’air est frais, le soleil tamisé par l’ai brumeux de pollution et de poussière. L’appel à la prière, des singes sur les toits de ces rues de plusieurs centaines d’années. Le Gange qui disparait dans la brume. Des centaines de cerfs-volant dans la lumière du couchant, entendre la toile se tendre sous l’effet du vent. Et voir ces gens sur les toits, enfants et adultes, dérouler ces fils… 

Old City - Varanasi, India.

Old City - Varanasi, India.

Puis s’enfiler dans ces ruelles étroites et sales, vieux labyrinthe de ruelles et tunnels d’à peine un mètre d’envergure, où se croisent motos, piétons, vaches… À sentir cette vie d’autrefois, où se mélange la vie pèle-mêle, marchands, maisons, hôtel… 

La brume et quelques lumières incandescentes ou néons qui donne à l’ensemble un air mystérieux est magnifique… 

L’Inde des fantasmes, des rêves, mais en plus sale, en plus délabré. Plus réel en somme. 

 

28.12 - JEUDI, VARANASI

Sur le toit. J’aime cette ambiance paisible. Sentir la ville, ses bruits (les moteurs deux-temps des barques sur le Ganges, des cris d’enfants, de marchands…), sa vie, tout en tant épargné de son agitation. La contempler à distance, dans ce soleil brumeux du matin. Regarder ces toits où s’envolent déjà quelques cerfs-volants. Et les singes et les chiens errants qui se disputent quelques morceaux de territoires sur ces toits… 

Gaths - Varanasi, India.

L’Inde. Je suis partagé entre ces moments de grande beauté, ou parfois leur générosité extrême. Et dans le même temps, une manque de finesse total, cette façon de faire les choses directement, sans aucune mesure pour prendre l’autre en compte, de la même manière qu’il viennent poser à côté de moi pour des selfies sans même me demander la permission… Tout est directe, droit au but. 

En début d’après-midi, voir les feux. Ces foyers où sont brulés les fidèles venus mourir ici, afin de mettre fin au cycle de la vie et de la mort. Rejoindre ensuite le blue Lassi, l'un des meilleurs lassi de la régions, petite échoppe maintenue par le petit-fils du propriétaire. Un contraste très indien en somme! Se balader en ville. Prendre la barque sur le Gange. Admirer les feux et la cérémonie depuis la rivière, dans la nuit. Puis, se boire une bière sur le toit d’un hôtel près des feux, sous le bruits des singes qui se battent sur les toits, et la brume arrivant; voir l’humidité arriver. Revenir à 1h du matin en traversant les gaths, dans la brume, seuls, passer vers les feux, avec une ambiance particulière… 

Gaths - Varanasi, India.

Gaths - Varanasi, India.

Gaths - Varanasi, India.

 

29.12 - VENDREDI, VARANASI

Le brouillard de la veille s’est installé, et l’ensemble de la ville est grise, brumeuse. L’air est froid, et dans cette ville faite pour la chaleur, où les cafés sont ouverts, difficile de trouver un lieu où profiter un peu de chaleur et de confort. 

Manger dans la rue quelque chose entre une crêpe et une pizza, puis aller boire un chocolat chaud dans un café; je suis fatigué, cette agitation continue, brusque, ce bruit permanent, me privent lentement mais sûrement d’énergie. Ce n’est pas mon univers. 

Puis retourner vers les quais, admirer cette vie, ce mélange d’univers ou tout se croise. M’arrêter dans un temple hindous, où je serai directement invité à faire des offrandes, à prier, serait couvert de fleurs et teinté du troisième oeil pour mon karma… 

Le soir, aller manger au Spicy Bites, avec un patron très agréable et l’un de ces employé qui ne parle pas l’anglais. Craquer, et pour le dessert commander un expresso gourmand, un expresso et une boule de glace vanille. Et voir alors le serveur amener un verre de café, la boule à l’intérieure, commençant à fondre… et me retrouver avec une glace fondue et un café froid. L’Inde… 

 

30.12 - SAMEDI, VARANASI

Se lever à l’aube. J’ai en tête ces images de Varanasi baignée dans la lumière du matin, mais ce n’est définitivement pas ainsi que je la verrai. À nouveau, une brume dense envahi les rues. La ville est encore endormie, et la lumière blanche du jour se mélange aux lampadaires encore illuminés. Une atmosphère étrange dans ces ruelles encore désertes, les rideaux des échoppes encore baissés, envahi de cette brume visible, où seules quelques vaches, et quelques chiens errants fouillant les détritus marque une présence vivante. Se diriger vers les gaths, ces plateformes et escaliers qui descendent dans le Gange, et voir ici l’animation de la journée. Les premiers rabatteurs commencent à attirer le touriste, alors que la nombre de gens vaquent à leur début de journée: se recueillir face au Gange, se laver ou faire des lessives, et que d’autres ballaient les quais des détritus de la veille. Le Gange a cela qu’il sert à tout, à la fois emblème religieux, et quotidien. Lieux de lessive, et poubelle… 

Gaths - Varanasi, India.

Les foyers sont encore éteints, et l’on en profite pour acheminer le bois par bateau. Les premiers foyers s’allumeront vers midi. Un groupe de chiots se disputent un morceau de viande calciné; je n’ose me demander ce que c’est, et je crois trop bien le savoir. On me reprochera de photographier cette activité matinale de la place, alors même que face à moi, des touristes font de même une dizaine de mètres plus loin, depuis des barques louées… Mais la cohérence et la constance ne sont définitivement pas les point fort de l’Inde… Je sens que cette inconstance, ces incohérences et absurdités à tout moment commencent à me fatiguer, à devenir pénible à gérer. Il est dit que l’on adore ou déteste l’Inde. Je ne me reconnais ni dans l’un ni dans l’autre. Sa brutalité, son agitation puérile, son désordre permanent me pèsent, et je ne m’y reconnais pas. Mais elle recèle soudain des beautés cachées, au détours d’une rue, alors que l’on s’y attendait le moins, une de ces beauté extrême, simple, souvent joyeuse, ou drôle, qui vous fracasse le coeur. Ces jeunes enfants pour qui mendier est un jeu, ce jeune en scooter qui insultera avec bienveillance un vieux qui lui entrave la route. Ce vendeur qui vous arnaque tout en se souciant réellement de vous… Ces centaines de cerfs-volants qui décollent de toits, et qui emplissent ce ciel jaune, bruni par la pollution et les rayons du soleil qui se diffusent à travers… 

Puis préparer mes affaires, patienter dans différents cafés, profitant des maigres wifi et de ma connexion hasardeuse pour préparer la suite de mon séjour. Avec les connexions lentes, la moindre recherche d'information prend des heures, et j'y perd patience… Je sens qu’il est temps de rentrer. J’aspire à la cohérence, à la qualité, à l’efficacité, à une forme de confort et de routine qui commencent à me manquer… 

Prendre le train… 


Agra.

31.12 - DIMANCHE, AGRA

Se réveiller dans le train, il est 6h. Je suis censé arrivé à 7h. Un bref coup d’oeil sur la carte me montre que je suis très loin d’être arrivé. Me rendormir 2h… Nouveau réveil. Nouvelle déception. Nous n’avons presque pas bougé. Le train est en retard à cause du brouillard. Sur un trajet de 10h, nous avons 9h de retard… 

Passer le temps à dormir sur mon upper bed. Le réseau est vraiment mauvais, frustrant de ne la pouvoir utiliser ce temps pour être productif. Alors, m'entraîner à perdre mon temps pour les prochaines heures… 

Et enfin l'image que je suis venu chercher de l'Inde: regarder par la porte ouverte pendant des heures, ces paysages verts, couverts d’une fine brume, parsemé de vieux arbres magnifiques, et le soleil brumeux, jaune, brun. Ça fait du bien ! 

Nous nous rapprochons, et il me semble que nous sommes encore plus lent qu'avant; Agra se fait attendre. Juste avant d’arriver, nous traversons une petite bourgade, Firozabad : des plages de déchets se mélangent aux rivières qui traversent la ville, les jeunes jouant dedans : la saleté ne m'étonne plus, mais en Inde les gens vivent dedans comme si cela ne les dérangeait pas. Je suis désabusé… 

Finalement arriver à Agra à 18h. Rejoindre l’hôtel. Y rencontrer un indien, expatrié en Suisse lors de ses études à l’EPFL. Refaire le monde à deux. L’Inde surtout. Il m'offrira du mauvais whisky que je ne supporterai pas. Aller me coucher avant minuit, malade à cause du whisky… 

 

01.01 - LUNDI, AGRA

Le réveil est difficile. Le whisky. Déjeuner comme je peux. Et à peine sorti que je constate qu’une nappe de brouillard envahi les rues. Ma résolution de voir le Taj au petit matin du 1er, en espérant y trouver moins de monde, tombe à l’eau. L’année ne commence pas de la meilleure manière qui soit. Retourner me coucher. 

Vers midi, le ciel se dégage quelques peu. Mais il est déjà tard, et une foule immense envahi l’entrée du Taj; tout le monde, après une grasse matinée, se précipite au Taj; c’était à prévoir… 
Me diriger alors vers le fort d’Agra. Là aussi la foule est dense. Qui plus est, chaque cinq minutes des groupes de jeunes veulent se prendre en selfie avec moi. Devant mon refus, je dois me justifier, expliquer. Ils insistent, ou me prennent en photo à la volée. D’autres ne demandent rien, et me prennent en photo, l’appareil à 30cm de mon visage. D’autres encore viennent directement prendre la pose avec moi, un bras sur mon épaule, ou me serrant la main, sans rien me demander, si ce n’est de regarder dans l’objectif. Je fatigue. Craque même. Entre ces arnaques permanentes, cette non considération de l’autre, cette stimulation permanente, ces réactions parfois plus animales qu’humaines, je finis par m’énerver, par devenir agressif. Certaines énergies vous font grandir, celle-ci me pousse vers ce que je n’aime pas. Je n’aime pas ce visage qui se dessine, une version de moi poussée à bout, cassante, violente, agressive. 

Fort d'Agra - Agra, India.

Fort d'Agra - Agra, India.

Et pourtant, toujours ces contrastes intenses, petits moments de joie: un écureuil qui grimpe sur mes baskets. La joie d’un enfant. La gentillesse extrême d’un inconnu… C’est ce mélange que je n’arrive pas à percevoir, qui me fascine: toujours de la joie. La joie, peut-être parce qu'ils font ce qu'ils ont envie, sans contraintes des sécurités, des autres, des convenances. Ils sont libres, prennent cette liberté! Qui sait… 

Le soir, le patron du restaurant où je mange se battra avec un client. Toujours cette mentalité que je n’apprécie guère… Et là, alors que je sature de toute part, rencontrer un voyageur sourd-muet. Je suis impressionné par son courage. Nous discuterons via nos smartphones respectifs, et ce sera un moment magique. Calme, intime, fixé sur l’autre et ses réactions, n’échangeant que sur l’essentiel, lentement. Une rencontre privilégiée. Et drôle aussi: des choses que je n’avais pas imaginées, comme le fait qu’il soit très bruyant, une maladresse auditive! Des choses auxquelles nous faisons attention, et qu’il ne réalise pas! 

 

02.01 - MARDI, AGRA

Lever avant l’aube. Il fait encore nuit, il n’est pas 6h, je suis dans les rues d’Agra. Je marche seul, croisant de temps à autres quelques silhouettes dans la brume matinale. En silence, encore endormis; emballés de sommeil. Les premiers racoleurs sont déjà au travail, alors j’enfonce mes écouteurs dans mes oreilles: une musique douce, calme. Je réalise combien j’aime ces moments, hors du temps, à part, en avance sur le monde. De précieux instants volés, gardés précieusement, qu’ils soient au sommet d’une montagne, sur une plage, au milieu de l’Amazonie… 

S’arrêter au bord de la route dans un petit stand pour un premier chai. Dans la nuit, la brume, une maigre lampe torche éclaire la vapeur chaude de la marmite qui s’échappe dans l’air. Une autre de ces images gravée dans ma mémoire. Un bel instant. Jusqu’à ce que le vendeur essaye de m’arnaquer sur le prix du thé. Le monde ne s’est pas encore éveillé, et il faut déjà jouer à ce jeu. Je connais de meilleures façons de commencer la journée. Une des raison pour laquelle je ne me fond pas dans ce pays. Une façon de faire qui ne me correspond pas, que je ne comprend pas; qui me blesse. Obtenir un prix décent, et reprendre ma route… 

Je ne me fais pas d’illusion; la brume ambiante est là pour durer. Quelques heures en tout cas. Passer devant l’entrée du Taj, encore fermée et vide. Aller m’installer dans un café, et commander un déjeuner. Manger rapidement. Et alors que je vois le ciel s’éclaircir, reprendre la route du Taj Mahal. Difficile de vraiment découvrir un lever de soleil dans le brouillard ambiant, juste voir la nuit s’éclaircir. 

Je sais que le brouillard est là pour durer jusque vers midi. J’hésite. Entre les deux fléaux, le brouillard ou la foule, je choisi le premier; et m’avance à travers la porte d’accès du Taj encore libre. 

Taj Mahal - Agra, India.

L’effet est fort: l’espace est grand, beau. Et ce ne sont pour l’instant que les jardins qui précèdent le Taj. La brume donne à tout une ambiance mystérieuse. Mais très vite je suis ramené à la réalité: des visiteurs commencent à arriver. Trop à mon goût. Je me dirige directement vers le mausolée, profitant de l’heure matinale pour le voir dans des conditions optimales. Cette blancheur, cette architecture, l’harmonie qui s’en dégage, de même que son histoire me touche fortement. Mais le soleil fait cruellement défaut, le Taj manque de cet éclat que lui apporte celui à qui il est lié et qui le met en lumière. En ressortant, la place est déjà bondée… 

Entouré de cette masse d’indiens, je constate que nombre d’hommes sont habillés pareils: jeans bleu, veste en simili cuir marron, des lunettes à soleil et les cheveux coiffés en arrière, si cliché. Si c’était fait exprès cela en serait presque drôle, là c’en est plutôt ridicule! 

D’un côté la brume persiste. Humidité et pollution ambiante… Le taux de particules fines standard est d’environs 60 µg/m3, aujourd’hui il est de plus de 360! De l’autre, la masse de touristes. Chacun se battant pour prendre des selfies, sous tous les angles, des poses souvent caricaturales. D’autres prennent des photos avec des appareils achetés très chers, et des réglages ridicules. D’autres au téléphone, et d’autres qui filment en marchant, sans même regarder leur écran… Et ces mères qui prennent une pose sexy, seules, demandant à leurs enfants de tenir leur sac à mains et de les photographier… 

Un tel lieu, une telle preuve d’amour, une telle preuve de pouvoir. Et pourtant tout le monde semble en faire si peu de cas. Je me prend penser à la phrase d’Einstein: «Deux choses sont infinies : l'Univers et la bêtise humaine. Mais en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas encore acquis la certitude absolue.»

Je me mets à rêver de révolutions, à repenser au Déluge. Je rêve d’un nouveau départ. Que sont devenus les grands hommes? Ceux qui ont construit ce monde, qui se sont battu pour lui? J’ai l’impression que nous ne sommes plus qu’une génération passible, qui consomme sa vie sur des réseaux sociaux… 

Alors fuir cette foule. Aller boire un café. Puis plus tard aller me balader dans le parc du Taj, que je partage avec quelques clans de singes. Presque inquiétant de voir ces animaux, sans peur, s’approcher droit sur moi, passant à peine à une vingtaine de centimètres… Tout est calme, juste le bruit des oiseaux. Regarder les animaux, les gens, discuter avec quelques enfants… 

Le soleil s’est levé, et je m’approche à nouveau du Taj. Qui sait, cela mérite peut-être une deuxième tentative. Mais la vue de la file d’attente ininterrompue aura vite raison de ma motivation… Dans cette forme de frustration et de fatigue que je vis à travers l’Inde, cela me permet de prendre conscience de ce qui me manque, de ce qui est réellement important pour moi: des choses simples et essentielles: ma famille. Mes amis. Un endroit où me sentir chez moi. Créer. Repenser alors à la chanson de Cabrel Les Murs de Poussière… 

 

03.01 - MERCREDI, AGRA

Bord de la route. Arrêter un ricksaw pour le terminal de bus, d’où partent des bus locaux pour Delhi. Il me demande 100 roupies. Ça semble presque trop beau pour être vrai, mais j’accepte avec plaisir. Qui sait, j’ai peut-être pour une fois affaire à un indien honnête? Quelques mètres plus tard, il s’arrête et me propose une autre destination… c’était trop beau pour être vrai! En Inde, lorsque cela semble trop beau pour être vrai, c'est que c'est trop beau pour être vrai! Je passe plus de cinq minutes ainsi à juste lui confirmer ma destination, avec d’autres indiens qui viennent s’en mêler. Je n’ai plus de patience pour se genre de situation. Quel est le problème? Pourquoi perdre du temps à négocier des choses qui n’ont pas à l’être?! Je veux rejoindre le terminal de bus. Point. Il veut m’emmener vers une autre station, d’où partent des bus touristiques. J’hésite à descendre et commander un autre véhicule, mais je suis fatigué de me battre sans arrêt, et finit par accepter. Je sais qu’il se fera une petite commission et que je payerai un peu plus cher, mais la perspective de passer 6h dans un bus plus confortable a finalement raison de ma volonté. Je n’aurais pas dû… Le bureau est au milieu d’un carrefour, où le bus s’arrête en bord de route le temps de prendre des passagers. Je ne la sens pas, ce n’est pas le style de bureau touristiques, mais aucun moyens de vérifier avant de voir le bus arriver. Et revenir en arrière me coûtera aussi cher… Je n’aurais plus aucun doute quand je verrai mon chauffeur se faire une grosse commission: je me suis fait avoir comme un bleu… 

Je me retrouve donc dans un bus local, au prix d’un bus touristique. L’avantage d’être en Inde, c’est que même une arnaque pour un montant considérable se résume à 7 chfs. Plus de mal à ma fierté qu’à mon compte en banque donc. Toujours à prévoir, le bus nous déposera dans la banlieue de Delhi, où nous attendent comme par hasard des dizaines de taxis et de ricksaws. Il n’est pas question de se faire avoir une seconde fois, je refuse donc toutes les offres et rejoins pied le métro, chargé de mes 20 kilos sur le dos, afin de rejoindre mon hôtel… 

Si je suis quitte pour un trajet un peu moins confortable que prévu, je suis surtout blessé par ces gens à qui je ne peux faire confiance. Devoir toujours TOUT négocier, toujours être vigilant, pour la moindre des choses. Se battre ne serait-ce que pour garder sa place dans une file d’attente. Et pourtant, impossible de refuser ce pays en vrac, car à l’intérieur de tout ce qu’il a de détestable se cache de petits trésors… l’Inde, la détester ou l’adorer? Je serai déchiré entre les deux à la fois. 

Cette énergie me pousse en avant, à me défendre, à m’imposer, à devenir plus fort, à défendre mes intérêts. Je deviens plus fort, plus volontaires. Mais plus triste aussi, plus désabusé, plus agressif…